10 janvier 2009

Traduire le monde dans notre langue, c’est parler de nous

Le 08.08.2008

Traduction, interprétation et compréhension de soi

La manière dont une société comprend la culture voisine, en dit long sur sa propre culture. Cette assertion semble simplissime. Voire simplette. Mais elle résume selon nous les moyens que l’on peut avoir pour comprendre une culture de l’intérieur, et avoir un regard critique sur la société dans laquelle on vit. En effet, de la même manière que l’on sent que l’eau d’une rivière est fraîche en s’y baignant, on pourra prendre la température de son propre corps au contact d’un corps extérieur.

Il se trouve qu’aujourd’hui, les outils qui permettent à une société moderne comme la société française d’appréhender le monde qui l’entoure, sont d’une manière générale les médias. Et il semble que la manière dont les canaux de communication des sociétés modernes (grands médias audiovisuels) occidentales interprètent les coutumes d’une société qui leur est étrangère reflète leur manière de percevoir le monde.

Prenons l’exemple d’une émission de télévision grand public française qui présente la vie de sociétés indiennes d’Amérique latine, notamment les pratiques chamaniques des guérisseurs. Les raccourcis et lieux-communs de la description, voire les simplifications de la traduction de la langue locale en français, véhiculeront les a priori de l’observateur. Les figures idiomatiques locales étant incompréhensibles – ou plutôt intraduisibles, la transformation des formulations par la traduction se fera plutôt par transmutation. Dans le processus de recomposition des signaux d’une langue à l’autre à des fins de description, il y a déjà la marque d’une culture particulière – dans ce cas précis, plutôt la culture qui interprète que celle qui est objet d’étude ou de curiosité – et c’est ce champ précis, cet espace entre observation et traduction, qui est une source intarissable d’étude socio-culturelle.

Lorsque que l’on prête une attention particulière au processus de retranscription d’une observation, – dont le résultat servira à expliciter les us et coutumes d’une société ou d’une culture extérieure –, on peut constater que le monde n’est jamais scruté et compris que par et pour une culture donnée. A titre d’exemple, il ne nous est pas possible d’appréhender, au-delà de raccourcis et de simplifications dangereuses pour le sens, la prise de position politique contre l’expansion nippone en Extrême-Orient dans la littérature chinoise de la première moitié du vingtième-siècle. Ce que nous essayons de dire, c’est que la manière dont une société perçoit le monde n’a de valeur que pour cette société, et c’est par l’étude de cette Weltanschauung particulière que nous pourrons comprendre ce qui fait la spécificité d’une société. Observer une culture et en parler dans sa langue, c’est se révéler soi-même.

Pour l’observateur impartial, l’étude de l’interprétation par une culture A d’une culture B, sera le moyen de comprendre la culture A, et non l’inverse. Dans la diffusion au grand public par les médias des projets américains de sécurisation de régions sensibles dans le monde ces dernières années, nous pouvons comprendre mieux ce qu’est la culture américaine et ce qu’est un Américain moyen, que les raisons profondes pour lesquelles l’Administration américaine a développé une vision particulière de son influence au Moyen-Orient (au-delà des lieux communs de la géostratégie) ou dans la péninsule coréenne depuis la fin du vingtième siècle.


Les textes traduits feront le lien entre la perception du monde la plus répandue au sein de la société à laquelle le média s’adresse. Il pourrait être objecté qu’il ne s’agit que du point de vue du rédacteur. Mais ce que nous disons c’est que c’est l’ensemble d’une société qui est prisonnière des spectres d’interprétation à travers lesquels elle voit le monde, ceux-ci étant contenus en acte dans la langue du pays et dans les formules complexes, les expressions populaires et les figures idiomatiques qui se sont composées au fil de l’histoire, ont muri, et ont cristallisé des visions du monde.

"Mais toute culture est lourdement chargée de symbolisme comme tout comportement même le plus simple; le comportement est moins fonctionnel qu'il n'y paraît, il obéit à des impulsions inconscientes et même inavouées; le comportement est symbole... si le savant milite en faveur de ses théories ce n'est pas qu'il les croie vraies, c'est qu'il les voudrait telles."

Edward Sapir, Anthropologie, Tome I

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